C’est facile d’être droit quand tout va bien, les jours où tout fonctionne.
Aujourd’hui, ce n’était pas un de ces jours.
La journée à commencé par la découverte de mon petit bouc mort dans son abri. Hier, il allait parfaitement bien, et aujourd’hui il est mort. Ça m’a fait une peine immense. Cela faisait six mois qu’il était avec nous, qu’il avait trouvé sa place dans notre paysage, simplement, naturellement.
Le mécanicien devait me ramener mon tracteur vers 11 h. Il était en retard. Il devait déjà me le ramener hier, et même jeudi. Mais je ne me suis pas fâchée. Quand il est arrivé avec mon tracteur, je suis restée polie. Je lui ai dit merci. C’est normal : il a passé beaucoup de temps à réparer ma machine. Il m’a montré les points de graissage et ce qu’il restait à faire. Il y avait encore cette courroie d’alternateur à changer.
Je suis partie au magasin de motoculture pour essayer d’en trouver une. Le vendeur vérifie son stock et me dit :
« Oh non… je suis dans la merde, je ne l’ai pas. »
Je lui réponds que non, il n’est pas dans la merde. Il est simplement au travail un samedi, et que c’est moi qui ai besoin d’une courroie.
« Ah oui… vu comme ça », me dit-il.
Je ne raconte pas cette scène pour me donner le beau rôle. Je la raconte parce que, des jours comme celui-là, j’ai envie de hurler. Je suis triste, je suis en colère, je sens l’injustice et la fatigue.
La tentation de me durcir est immense. Rendre au monde la tension que je ressens. Cracher mes émotions dans la tête de quelqu’un d’autre. C’est tellement plus facile.
Je suis pourtant rentrée travailler avec ma courroie pourrie. Je me suis embourbée dans le champ. J’ai dû retourner à la maison chercher une planche de bois pour sortir le tracteur du trou. Puis j’ai passé des heures à broyer une friche.
Les terrains ont été laissés à l’abandon depuis plus de vingt ans. Les ronces, les fougères, les insectes et les oiseaux s’y sont installés. Un petit monde bien vivant. Et moi, je passe dessus avec un broyeur.
Je le fais pour préparer les clôtures, pour que mes chevaux aient un pré. Je sais pourquoi je le fais. Mais savoir pourquoi on fait quelque chose n’empêche pas de sentir ce que cela détruit.
Certaines journées te placent exactement à cet endroit : faire ce qui doit être fait tout en restant assez vivant pour sentir ce que cela coûte.
C’est un choix. Refuser de fermer mon cœur quand ça fait mal. Refuser de renvoyer la violence quand on est vulnérable.
Parce que je crois que le discernement naît exactement là.
Si je me ferme, si je me durcis, si je me raconte des histoires pour justifier ma colère, alors le discernement disparaît. Il ne reste plus que la réaction.
Ce soir, j’avais peur de rester seule face à moi-même avec tout ça. Alors je suis montée dans le pré. Il faisait nuit et je ne voulais pas rentrer dans la maison.
Les chevaux sont venus me voir. Tal est venue coller son ventre contre moi et me pousser doucement.
Alors j’ai pu relâcher les sanglots que j’avais dans la gorge.
Relâcher mon souffle.
Respirer.
Je crois que la vraie force est simplement là.
Continuer à faire ce qui doit être fait sans fermer le cœur.
Sans devenir dur.
Et rester humain, même les jours où la vie donne toutes les raisons de ne pas l’être.